Séoul, Playstation mélancolique, de Jean-Louis Poitevin

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Troisième Masse Critique pour moi, pour laquelle je tiens à remercier le site Babelio et la maison d’édition Atelier des Cahiers.

J’ai choisi ce livre car j’avais beaucoup aimé ma première incursion dans la littérature sud-coréenne en début d’année. Cette fois-ci, c’est en plus un auteur français que je découvre.

J’ai un gros coup de cœur pour la couverture agrémentée d’une jolie photo. Elle n’est pas glacée, elle me fait passer à du washi ou au papier à lettre artisanal. C’est le genre de petit détail qui fait toute la différence quand on hésite entre livre papier et livre numérique. C’est un vrai plaisir de toucher ce livre-là. De plus, son format, moins haut et plus large que les livres de poche, fait qu’on peut le tenir facilement ouvert sans avoir à forcer sur le dos pour voir les pages en entier.

Le titre est intrigant. Les trois mots me parlent. Séoul, capitale que j’ai eu le plaisir et la joie de découvrir l’année dernière. La Playstation, console de salon que tout le monde connaît. Je ne me serais jamais attendue à trouver ce nom dans le titre d’un roman ! Et la mélancolie, l’état dans lequel se retrouve tout lecteur à un moment ou à un autre (quand il a terminé un livre et se demande ce qu’il va en faire, quand il ne sait pas quoi lire, quand il pleut…)

Les phrases sont longues et la syntaxe complexe, ce qui rend souvent le texte difficile à comprendre.

Le style d’écriture est époustouflant, à la fois poétique et tonique. Les connexions entre des éléments de natures différentes dans une même phrase surprennent toujours. Les expressions tout spécialement créées par l’auteur sont magnifiquement poétiques, telles la langue « cette lécheuse d’oubli » ou l’ego « ce perroquet du silence ». Le style d’écriture, très travaillé, apporte à l’ensemble un goût puissant et hétérogène, mais harmonieux et solide. La composition est complexe et fleure bon les envolées psychédéliques de l’esprit. Un langage complexe, tissé comme le langage binaire d’un programme informatique, parfois aussi déluré qu’un clip.

Les comparaisons, tantôt étonnantes, tantôt éloquentes, mais toujours inspirées et variées, parlent avec poésie de thèmes aussi divers que l’environnement urbain, les paysages ou encore les sens. Originales, elles méritent d’être étudiées.

Le roman s’ouvre sur l’évocation de jeux bien connus (Rubik’s Cube, Lego ou Tetris) et les références au divertissement vidéoludique se retrouveront tout du long. Plus largement, il fourmille de références intertextuelles riches au jeu, à la dictature de l’image électronique, aux jeux de l’enfance et aux jeux des pros. Mais finalement, j’y ai trouvé beaucoup plus d’analogies avec le film qu’avec le jeu vidéo.

Le roman se poursuit par une marche dans la ville, dans les bâtiments, dans les souvenirs aussi, sur fond de récupération d’estampes volées.

Beaucoup de phrases sont très vraies et parleront sans mal au voyageur solitaire, à l’explorateur de villes, aux cœurs et aux esprits ouverts, à l’expatrié.

Le personnage principal est écorché mais fort. Son passé et sa personnalité conditionnent sa vision présente et transparaissent dans sa manière d’appréhender les rencontres, de déambuler dans la ville et dans la vie, d’aborder les événements et les gens.

Séoul est un personnage à part entière dans ce roman. Mégalopole bourdonnante, flashy et dangereuse qui se joue des personnages. La ville donne l’impression de les dévorer, omniprésente dans leur paysage, leurs mots et leurs pensées, leurs vies, leurs objectifs.

À souligner, le très beau passage dans la zone démilitarisée.

Je sens que je n’ai pas tout saisi des propos de l’auteur, mais l’œuvre n’en reste pas moins insolite et originale pour la vision de Séoul et le style littéraire.

Ce roman, c’est une description de Séoul et un style d’écriture kaléidoscopiques. Un auteur qui écrit comme il le sent. Une leçon de littérature qui ne se laisse pas dicter son style par les modes.

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Histoires insolites de Corée (ouvrage collectif)

9782367270531Tout d’abord, je tiens à remercier Babelio et les éditeurs Decrescenzo de m’avoir accordé leur confiance pour ma première Masse Critique.

J’ai choisi ce recueil de nouvelles car j’ai pu goûter à la culture coréenne lors d’un bref séjour à Séoul qui a su me charmer. Modernité, histoire, traditions, cuisine, paysages, pop culture, hospitalité… Ce séjour a fait naître dans mon cœur l’étincelle nécessaire pour que je me tourne vers la littérature coréenne.

Le livre en lui-même, deux fois aussi haut que large, fait un peu mal aux mains quand on veut le garder grand ouvert, mais l’avantage est que l’œil peut englober d’un coup la totalité d’un paragraphe, ce qui fait que ma lecture a pu être rapide.

Il se compose de six nouvelles de longueur à peu près égale, soit trente-cinq pages en moyenne chacune.

En lisant la quatrième de couverture, j’ai su que les thèmes de ce livre me plairaient. Il faut dire que pas moins de trois nouvelles parlent de livres, de lecture et d’écrivains, mais aussi que l’ensemble baigne dans le fantastique, voire dans la science-fiction.

Je vais tâcher de commenter chaque nouvelle, mais il me faut vous avertir que ce commentaire comportera quelques informations (pas vraiment des spoilers) qui pourraient vous en dire trop sur le contenu. Si vous préférez ne pas vous gâcher le plaisir de la lecture de cet ouvrage, je vous recommande d’arrêter de lire cette chronique maintenant.

La sensualité de « La Tombe de crabes » m’a marquée. Cette scène d’une femme nue se délectant d’un crabe n’est pas sans rappeler l’estampe érotique japonaise « La Femme du pêcheur », dans laquelle interagissent une femme nue et un poulpe. L’ensemble de la nouvelle balance entre Éros et Thanatos, parle de sensualité et de suicide, ce qui n’en rend la fin que plus forte. La sauce de soja qui fermente, le crabe que le couple va acheter au port et fait mariner plusieurs jours, tout évoque le désir contenu qui explose lors de la dégustation.

La sensualité se poursuit dans la troisième nouvelle, « Les Aiguilles ». Celle-ci ne m’a pas énormément marquée, mais j’en retiens le travail de création de la tatoueuse et sa personnalité introvertie. La jeune femme ne s’exprime jamais aussi bien que lorsqu’elle tatoue, et la beauté surgit de ses doigts à elle, dont les clients trouve le physique ingrat.

De fil en aiguille, il me faut passer à la cinquième nouvelle, « Ta Métamorphose », que j’ai beaucoup aimée. Cette nouvelle m’a surprise sur bien des points. Tout d’abord, sa mise en page, divisée en sous-parties de longueurs inégales, introduites chacune par un titre. Puis, son couple principal qui, à la différence des autres couples du recueil, n’est pas hétérosexuel. Enfin, son genre. Je pensais au départ que ce serait une histoire de chirurgie esthétique, mais celle-là plonge peu à peu dans la science-fiction. Toutefois, ce genre est traité d’une manière si subtile que j’avais l’impression que l’histoire se passait de nos jours. Plutôt déroutante, cette nouvelle m’a laissée pensive sur les dérives que pourraient entraîner cette pratique. Un récit d’anticipation ? L’avenir nous dira si ce développement plutôt effrayant deviendra réalité.chanbok1

Je quitte la science-fiction pour le fantastique avec l’intrigante deuxième nouvelle, « La chambre dansante d’Ivan Menchikov ». Un écrivain mystérieusement disparu, des bruits de pas dans une pièce vide et… pas de solution évidente. On est bien dans le fantastique. Je ne sais trop quoi penser de cette nouvelle car sa fin n’est pas éloquente. Autant j’ai aimé son atmosphère, autant elle me laisse un petit goût d’inachevé. Je reste sur ma faim.

Je terminerai par les deux nouvelles parlant de la lecture. Tout d’abord, nous avons la quatrième, « De Dangereuses lectures ». Prescrire des lectures pour soigner les maux du cœur et de l’âme… Le pouvoir des livres n’est plus à démontrer. Nous savons déjà qu’ils permettent de voyager sans bouger de chez soi, et voilà qu’ils peuvent en plus aider à guérir. Ce bibliothérapeute est bien le seul thérapeute chez qui je me précipiterais ! Voilà une profession qui laisse rêveur. Cette nouvelle distille en prime une belle liste d’œuvres que je ne peux qu’approuver. Mais en quoi ces lectures peuvent-elles être dangereuses ? Pour le savoir, il vous faudra lire cette nouvelle jusqu’au bout.

Enfin, « L’ongle du chef », une nouvelle au titre qui interpelle. Si j’y ai découvert au début un métier que j’aurais adoré exercer, je n’en étais plus aussi sûre à la fin. Un environnement urbain oppressant, des personnalités étranges… La nouvelle m’a marquée par sa présentation en quatrième de couverture («[la] narratrice, absorbée dans ses livres, [se perd] dans le métro ») et sa métaphore de la limace très bien trouvée. La fin est inattendue !

Six nouvelles insolites qui baignent dans l’étrange, pour un ensemble cohérent qui pousse à la réflexion sur des thèmes variés. Une maison d’édition que j’ai eu le plaisir de découvrir grâce à cet ouvrage et que je remercie de nous apporter une littérature encore injustement peu connue.